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La thalidomide n'est pas responsable de toutes les malformations congénitales

La thalidomide n'est pas responsable de toutes les malformations congÉnitales

Par Randolph Warren, DG 16 août 1999

Avec la réhabilitation de la thalidomide (nouvel usage et autorisation de mise en marché) et, par conséquent, l'attention que les médias accordent au médicament et aux victimes, il est devenu important de faire un retour en arrière et de discuter de la définition d'une victime de la thalidomide.

L'identification des déficiences découlant de la thalidomide a été un processus pénible, déroutant et incohérent. Certains pays et compagnies pharmaceutiques ont mieux réussi que d'autres, mais bon nombre n'ont pas su vérifier si chaque requérant (personne qui se présente en croyant être victime de la thalidomide) était effectivement ce qu'il prétendait être.

Certaines mères croyaient sincèrement avoir été exposées à la thalidomide durant leur grossesse – elles se rappelaient avoir pris une pilule ou qu'on leur avait donné quelque chose-. Le choc des familles devant les naissances d'enfants aux membres difformes et autres anomalies, combiné à la frénésie des médias entourant la thalidomide, a naturellement débouché sur l'établissement d'un rapport entre les malformations et le médicament distribué à grande échelle. Les conclusions n'étaient pas toujours vraies. On sait que «de 2 à 3 % de tous les bébés souffraient à la naissance de malformations congénitales importantes, et bien que la consommation de la thalidomide était répandue en 1960 et 1961, certaines mères qui ont sans nul doute ingéré le médicament lorsqu'elles étaient enceintes (quoique probablement hors de la période sensible) ont donné naissance à des bébés avec des malformations ayant peu à voir avec la thalidomide. Il est également possible qu'un enfant exposé à la thalidomide durant la période sensible soit né avec diverses déficiences, dont certaines, mais pas toutes, sont liées au médicament.

Des preuves de diagnostics erronés nous sont fournies dans le cas de ceux qui ont prétendu avoir donné naissance à des thalidomidiens de seconde génération. C'est tout bonnement impossible, car les malformations de la thalidomide ne peuvent être transmises d'une génération à l'autre. Ces personnes sont probablement venues au monde handicapées en raison de facteurs autres que la thalidomide. Dans certains cas, les malformations de leurs membres ressemblent beaucoup à celles des thalidomidiens, mais elles ne résultent pas d'une exposition à la thalidomide.

Dans d'autres cas, les diagnostics erronés sont attribuables aux scientifiques et aux docteurs, et même aux données scientifiques actuelles. À vrai dire, le domaine de la génétique n'était pas aussi avancé qu'il ne l'est aujourd'hui, et la coïncidence de la vente de la thalidomide avec les malformations congénitales a mené à des présomptions, considérées comme fausses aujourd'hui. En outre, bon nombre de médecins avec peu d'expérience des malformations des thalidomidiens ont fait des diagnostics erronés. Les patients nés au cours des années où on vendait la thalidomide et souffrant de malformations de toutes sortes au niveau de membres, se sont fait dire par des professionnels de la santé qu'ils étaient des thalidomidiens. Ces diagnostics étaient souvent rendus sur la foi d'un examen visuel par des médecins non qualifiés en la matière. S'il manquait à la personne un membre ou qu'un de ses membres était déformé, on pouvait lire dans son dossier : «malformations congénitales attribuables à la thalidomide», sans que le médecin en cause dispose des outils ou des renseignements voulus pour l'occasion.

La thalidomide a engendré un large éventail de malformations congénitales, mais aucune n'était particulière à ce médicament. Il n'en demeure pas moins que la nature et le schéma des anomalies sont, dans la plupart des cas, suffisamment spécifiques pour qu'un œil expérimenté puisse les reconnaître…

Le dernier point général à mentionner est le risque de perpétuer une erreur. Si un médecin reconnaît qu'une malformation découle de la thalidomide sans aucun document pour bien étayer son diagnostic, il sera plus prompt la fois suivante à accepter cette malformation. Après deux ou trois fois, il associe, dans son répertoire personnel, la malformation à la thalidomide.

L'âpreté au gain manifesté par les compagnies pharmaceutiques est également à l'origine d'une autre composante accablante de la situation. Si une famille était fermement convaincue qu'un enfant souffrait de malformations attribuables à la thalidomide et qu'elle communiquait avec les compagnies pharmaceutiques pour obtenir un dédommagement, ces dernières acceptaient la réclamation pour éviter les poursuites judiciaires. Ainsi, certains parents d'enfants atteints de déficiences similaires ont menti en prétendant que la mère avait pris de la thalidomide, et les compagnies pharmaceutiques se sont pliées à leurs demandes seulement pour avoir la paix.

Avec le regain de popularité dont jouissent la thalidomide et ses victimes (et, par conséquent, sur leurs malformations), bon nombre de gens sortent des rangs et prétendent que la thalidomide est la cause de leurs malformations congénitales. Malheureusement, les reportages médiatiques sont souvent incomplets ou imprécis, ce qui amène les gens à s'appuyer sur de l'information erronée. Des amis bien intentionnés, la famille et des experts profanes compliquent davantage le problème en faisant des observations non éclairées, pour ainsi convaincre des adultes vulnérables atteints de déficiences que la thalidomide est responsable de leur état. Ces profanes disent avoir vu une émission…lu un article ou se rappeler tout à coup de ce qui s'est produit. Bon nombre de ces nouveaux requérants qui entendent se faire reconnaître comme victimes de la thalidomide sont motivés par la perspective de jouir d'un gain inattendu sous forme de dédommagement. Beaucoup d'entre eux se trouvent dans une situation financière difficile et cherchent une solution; ils finissent par croire avec force que la thalidomide, la source de leur déficience, sera leur planche de salut.

Pour terminer, une autre difficulté de taille dans le cas des personnes qui prétendent être nées handicapées à cause de la thalidomide est qu'elles croient que la thalidomide est la première cause. À vrai dire, elles devraient envisager cette explication seulement après avoir subi des tests génétiques afin d'éliminer les autres causes potentielles.

Certains troubles attribués à tort à la thalidomide

Il existe de nombreux troubles (génétiques et autres) à l'origine des malformations congénitales. En fait, la phocomélie, qui est la plus courante des malformations des membres associées à la thalidomide, existe depuis des temps et continue encore aujourd'hui à se manifester. C'est uniquement en raison de la tragédie depuis de la thalidomide et de la notoriété qui l'a entourée que bien des gens ont commencé à l'associer exclusivement à la thalidomide. On dit maintenant de ceux qui sont affectés de la phocomélie qu'ils «sont comme des thalidomidiens», ce qui donne à penser, à tort, que la thalidomide est en cause.

Avant d'en déduire que la thalidomide est la cause d'une déficience, peu importe la date de naissance, les gens devraient d'abord envisager d'autres troubles possibles. Il existe beaucoup de difformités et syndromes reconnaissables qui dans un degré plus ou moins grand, ressemblent aux malformations attribuables à la thalidomide. En fait, on se rend compte en poussant les recherches que beaucoup de troubles ont été attribués à tort à ce médicament. Dans certains cas, un œil expérimenté saura faire la différence, mais dans d'autres cas, la chose sera très difficile.

Voici maintenant une liste (avec de brèves définitions) de certains des troubles les plus courants qu'on attribue à tort à la thalidomide. Il va de soi que les descriptions sont très techniques – ce qui en rend la lecture aride, mais il est important que ces troubles soient présentés de cette façon afin d'éviter toute interprétation erronée. Ils sont présentés sans ordre particulier.

PHOCOMÉLIE DE ROBERTS-SC (Syndrome de pseudoThalidomide, syndrome de Roberts, syndrome de SC) : trouble autosomique récessif qui implique des malformations des membres avec raccourcissement. Voici certaines des anomalies liées à ce syndrome : fente palatine, oreilles difformes avec lobes hypoplastiques, divers degrés de réduction des membres, réduction du nombre ou de la longueur des doigts ou des orteils.

SYNDROME HOLT-ORAM, également connu sous le nom de syndrome de la main et du cœur (Heart Hand syndrome) : trouble autosomique dominant qui affecte les mains et les avant-bras de façon symétrique et est associé dans presque tous les cas à une maladie cardiaque congénitale, principalement une communication interauriculaire. Les anomalies suivantes sont liées à ce syndrome : phocomélie, tous les degrés de malformations dans les membres supérieurs et la ceinture scapulaire, absence des pouces, pouces hypoplastiques, à trois phalanges ou bifides.

SYNDROME DE TAR (thrombocytopenia-absent radius) : trouble récessif autosomique dans lequel la thrombopénie tend à s'améliorer et peut ne pas être évidente durant la période néonatale, et où l'absence de radius est associée à des pouces normaux. On rapporte des anomalies au niveau des jambes dans la moitié des cas.

SYNDROME CORNELIA DE LANGE : syndrome où les membres présentent des déficiences rares et asymétriques. Voici certaines des anomalies liées à ce syndrome : phocomélie et oligodactylie, implantation proximale des pouces, voûte nasale affaissée et cryptorchidie (rétention des testicules dans la cavité abdominale).

PANMYÉLOPATHIE DE FANCONI : elle comprend l'aplasie radiale autosomique dominante, mais les modifications sanguines suggèrent le diagnostic à établir. Certaines des anomalies qui y sont associées sont les suivantes : petite taille, de l'hypoplasie à l'aplasie du pouce, un petit pénis et de petits testicules.

SYNDROME DE LADD ou syndrome lacrimo-auriculo-dento-digital : il entraîne des anomalies de l'oreille radiale et externe pouvant être associées à la surdité ainsi qu'à des anomalies oculaires, cardiaques et dentaires. On peut lier ce syndrome aux problèmes suivants : digitalisation du pouce (95 %), pouce à trois phalanges, syndactylie entre l'index et le majeur, radius et pouce absents, et raccourcissement du radius et du cubitus.

ANOMALIE DE POLAND (Séquence de Poland) : de caractère unilatéral, la difformité de la main étant associée à l'agénésie d'une partie du grand muscle pectoral. On peut trouver une déficience homolatérale de la poitrine, des mamelons ou des côtes. On estime qu'environ 10 % des patients souffrants de syndactylie sont également affectés par la séquence de Poland et que le problème se situe dans 75 % des cas du côté droit.

SYNDROME FFU (femur-fibula-ulna) : syndrome dans lequel ces os (fémur-péroné-cubitus) sont principalement touchés, ce qui contraste avec la thalidomide qui atteint le radius et l'humérus avant le cubitus, et le tibia avant le péroné. Les malformations peuvent être très asymétriques.


SYNDROME DE GOLDENHAR (dysplasie oculo-auriculo-vertébrale) : se combine avec la microsomie hémifaciale et se caractérise par la microtie, des pavillons accessoires, des épibulbaires dermoïdes et des anomalies de la colonne cervicale. Lorsque ce trouble est unilatéral, il tend à se produire du côté droit. Certaines des anomalies liées à ce syndrome sont les suivantes : anomalie de l'oreille moyenne avec surdité variable, fente labiale (bec-de-lièvre) et fente palatine.

SYNDROME DE WILDERVANCK (syndrome cervico-oculo-acoustique) : constaté surtout chez les filles, il se caractérise par des oreilles difformes, la surdité et des malformations de la colonne cervicale. La thalidomide affecte rarement la colonne cervicale. La fente palatine est également reconnue comme une anomalie occasionnelle associée à ce syndrome.

SYNDROME DE MÖBIUS (Sequence de Moebius) : peut se manifester sous forme de paralysie faciale/oculaire. Ce syndrome se produit le plus souvent de façon sporadique dans une famille qui, autrement, est tout à fait normale.

SYNDROME DE DUANE : trouble des mouvements oculaires qui se caractérise par (1) une abduction décrue, (2) une adduction décrue, (3) une rétraction du globe lors de l'adduction, (4) un angle d'élévation ou d'abaissement oblique lors de l'adduction, (5) une fermeture partielle des paupières lors de l'adduction, (6) une convergence déficiente. Les troubles peuvent être bilatéraux ou unilatéraux. En 1918, on a relevé une combinaison de ce problème avec d'autres difformités, spécialement les mains et les oreilles.

ASSOCIATION DE VATAR : association non aléatoire d'anomalies vertébrales, d'imperfection de l'anus et d'atrésie congénitale de l'œsophage avec des fistules œso-trachéales. Ce problème a été diagnostiqué il y a longtemps. Voici certaines des autres anomalies qui y sont reliées : hypoplasie du pouce ou radiale et malformations des membres inférieurs (23%).

Les LÉSIONS DE LA BRIDE AMNIOTIQUE affectent le plus souvent un seul membre; elles sont rarement symétriques et ressemblent à des «amputations congénitales». On peut relever des constrictions annulaires dans un ou plusieurs membres. Le syndrome de la séquence d'interruption de la bride amniotique (Amniotic banddisruption sequence syndrome) implique également la fente labiale (bec-de-lièvre) et fente palatine dans les anomalies qui y sont associées. Le défaut de comprendre la cause de ce trouble peut mener à un diagnostic erroné et à un counselling familial inadéquat en matière génétique.

Pour compliquer le tableau davantage, d'autres publications médicales offrent des exemples d'enfants qui semblent afficher une combinaison de caractéristiques de plus d'un syndrome, comme le syndrome de Mœbius et l'anomalie de Poland. Seules la spéculation et des recherches supplémentaires permettraient de déterminer si ces enfants souffrent de deux syndromes distincts, d'un syndrome entièrement différent ou une manifestation «intermédiaire» inhabituelle.

Il existe de nombreux syndromes ou troubles qu'on a finalement découverts. Avec les progrès incessants dans le domaine de la génétique, il est probable que nous en découvrirons beaucoup d'autres qui nous aideront à mieux comprendre l'avenir. L'objet de cette courte liste était de démontrer qu'un grand nombre de «traits» les plus couramment associés aux malformations découlant de la thalidomide peuvent être observés ailleurs ensemble ou séparément. C'est souvent au patient de fournir au docteur (généticien) le nom d'un trouble à partir duquel entreprendre les recherches dans la bonne direction. Il est toutefois plus important encore d'avoir un diagnostic JUSTE qui permet d'obtenir le bon traitement et de produire la bonne information.

Pourquoi la précision est-elle si importante?

Chaque personne a le droit de connaître la cause de sa déficience de la manière la plus scientifique possible. On reconnaîtra avant toutes choses que, si le problème est d'ordre génétique ou transgénérationnel, ces personnes ont le droit de le savoir à des fins de planification familiale. De plus, si un groupe de personne supérieur à la moyenne vient au monde avec des malformations qui ne découlent pas de la thalidomide, il est possible qu'un autre agent soit en cause.

En outre, les problèmes et situations vécus par les prétendus thalidomidiens ou ceux diagnostiqués à tort comme thalidomidiens ne se rapportent peut-être pas aux victimes réelles de la thalidomide. Une telle situation engendre des craintes inutiles. En outre, les personnes pour lesquelles on a établi un diagnostic erroné, mais qui continuent à être acceptées comme victimes de la thalidomide, peuvent fausser les études en cours sur les thalidomidiens.

Avec la remise en marché de la thalidomide, nous devrons bien nous assurer que, en cas d'accidents, la thalidomide sera vraiment en cause. Si nous «crions au loup» à tout bout de champ, personne ne nous écoutera lorsque le vrai «loup» se pointera.

Les docteurs doivent trouver des outils et en obtenir afin de poser de bons diagnostics et diriger les patients là où il faut. Les malformations liées à la thalidomide ne sont pas énumérées dans les documents médicaux de référence que consultent habituellement les médecins pour en savoir davantage sur les malformations congénitales. Il faut inclure dans ces documents, et plus particulièrement dans le Smith’s Recognizable Patterns of Human Malformation, tous les vrais renseignements sur les malformations liées à la thalidomide. Il faut intégrer la question dans les programmes des écoles de médecine et faire paraître des articles dans les publications spécialisées.

Même aujourd'hui, les médecins font des suppositions sur ce qui constitue ou non une malformation liée à la thalidomide. L'Association canadienne de victimes de la thalidomide reçoit tous les jours des demandes de renseignements de la part de personnes fermement et faussement convaincues que la thalidomide est la cause de leurs déficiences.

Il n'existe aucun test sanguin qui puisse prouver qu'on est une victime de la thalidomide.

Références
Dons
Thalidomide